Les Beatles vs Les Rolling Stones de la littérature chinoise
Chaque lecteur chinois doit finalement choisir un camp : Jin Yong (金庸 Jīn Yōng) ou Gu Long (古龙 Gǔ Lóng) ? C’est la question centrale des fans de wuxia (武侠 wǔxiá), et comme pour beaucoup de grandes rivalités, la vraie réponse est « les deux, pour des raisons différentes ». Mais comprendre ce qui les différencie éclaire ce qui rend chaque écrivain exceptionnel.
Jin Yong — de son vrai nom Louis Cha — a écrit quatorze romans entre 1955 et 1972. Ce sont des épopées longues, minutieusement construites, ancrées historiquement. Gu Long — de son vrai nom Xiong Yaohua — a écrit plus de soixante-dix romans entre le début des années 1960 et sa mort en 1985. Ils sont courts, atmosphériques, audacieux stylistiquement et complètement indifférents à la précision historique.
Si Jin Yong écrit à la manière de Tolstoï — grandes fresques historiques avec des dizaines de personnages sur plusieurs décennies — Gu Long écrit comme Raymond Chandler filtré par la philosophie chinoise : prose épurée, héros existentiels et obsession de la solitude. Un aperçu plus approfondi ici : Guide de lecture de Jin Yong : par où commencer.
Construction du monde : Encyclopédie vs Atmosphère
Jin Yong construit des mondes. Son jianghu (江湖 jiānghú) est une civilisation pleinement réalisée avec des sectes, des hiérarchies, des structures politiques, des contextes historiques et une géographie précise. On peut cartographier la trilogie du Condor sur une géographie chinoise réelle. Le temple Shaolin (少林寺 Shàolín Sì) se trouve sur la montagne Song. Wudang (武当 Wǔdāng) est en Hubei. L’île de la Fleur de Pêcher (桃花岛 Táohuā Dǎo) est dans le Zhejiang. Les Cinq Grands (五绝 Wǔjué) s’affrontent dans des compétitions avec des règles spécifiques à des lieux précis.
Gu Long construit des ambiances. Son jianghu est un espace vaguement défini de tavernes battues par la pluie, de routes solitaires et de chambres aux chandelles où des gens dangereux boivent seuls. La géographie n’a pas d’importance. La période historique non plus. Ce qui compte, c’est l’atmosphère émotionnelle : mélancolie, tension, violence soudaine. Ses décors existent pour créer un ressenti, pas pour être localisés sur une carte.
Personnages : Héros vs Solitaires
Les protagonistes de Jin Yong sont ancrés dans la société. Guo Jing (郭靖 Guō Jìng) défend Xiangyang. Xiao Feng (萧峰 Xiāo Fēng) dirige la Secte des Mendiants (丐帮 Gàibāng). Même les rebelles — Linghu Chong (令狐冲 Lìnghú Chōng), Yang Guo (杨过 Yáng Guò) — se définissent par rapport aux structures sociales. Leurs conflits impliquent des nations, des sectes et des familles. Leur évolution se mesure à leurs relations avec les autres.
Les protagonistes de Gu Long sont fondamentalement seuls. Li Xunhuan dans Xiaoli Feidao (小李飞刀 Xiǎolǐ Fēidāo) — Le Sabreur Sentimental — est un épéiste brillant, alcoolique, tuberculeux qui repousse tous ceux qu’il aime. Chu Liuxiang est un voleur charmant qui ne fait confiance à personne complètement. Lu Xiaofeng traverse le monde comme un fantôme, se connectant brièvement aux gens avant de disparaître. Leurs conflits sont internes : solitude, dépendance, impossibilité de se connecter.
Cela reflète une différence philosophique fondamentale. Jin Yong croit en la communauté — ses héros deviennent héros à travers les relations. Gu Long croit en l’essence individuelle — ses héros naissent complets et passent leurs romans à échouer à trouver quelqu’un qui les comprenne.
Combat : Échecs vs Duel éclaire
Les combats de Jin Yong sont longs, détaillés et techniques. Il décrit les mouvements individuels, explique la théorie derrière les techniques, suit le va-et-vient du combat sur des dizaines d’échanges. Une scène de combat majeure peut occuper tout un chapitre. Le lecteur comprend exactement ce qui se passe mécaniquement — quelle technique contre quelle, pourquoi un coup est dangereux, comment les niveaux d’énergie interne (内力 nèilì) influencent le résultat.
Les Dix-huit Paumes Dompte-dragon (降龙十八掌 Xiánglóng Shíbā Zhǎng), la Divine Épée des Six Méridiens (六脉神剑 Liùmài Shénjiàn), les Neuf Épées Solitaires (独孤九剑 Dúgū Jiǔjiàn) — les techniques nommées de Jin Yong sont si bien définies que les fans peuvent débattre de leur efficacité relative avec preuves à l’appui.
Les combats de Gu Long durent trois phrases. Deux épéistes se font face. L’un frappe. L’autre tombe. C’est fini avant que le lecteur n’ait enregistré ce qui s’est passé. Gu Long ne décrit pas les techniques — il décrit les résultats. L’épée la plus rapide gagne. La question n’est pas « comment fonctionne cette technique ? » mais « qui a la volonté de dégainer le premier ? »
Cette différence reflète leurs approches philosophiques : Jin Yong voit le combat comme une compétence (apprise, perfectible) ; Gu Long voit le combat comme une vérité (on l’a ou on ne l’a pas).
Femmes : Partenaires vs Tragédies
Les femmes de Jin Yong comptent parmi les personnages féminins les plus forts de la fiction de genre chinoise. Huang Rong (黄蓉 Huáng Róng) est plus intelligente que tous les hommes dans 射雕英雄传 (Shèdiāo Yīngxióng Zhuàn). Ren Yingying (任盈盈 Rén Yíngyíng) gère essentiellement l’intrigue de 笑傲江湖 (Xiào Ào Jiānghú) en coulisses. Zhao Min (赵敏 Zhào Mǐn) manœuvre habilement contre Zhang Wuji (张无忌 Zhāng Wújì) à chaque tournant. Ces femmes ont de l’agency, de l’intelligence et un rôle narratif important.
Les femmes de Gu Long sont souvent belles, mystérieuses et condamnées. Elles existent principalement en relation avec le parcours émotionnel du protagoniste masculin. Lin Xian’er dans Xiaoli Feidao est une beauté manipulatrice qui utilise les hommes et demeure finalement vide. Sun Xiao Hong dans Lu Xiaofeng est dévouée mais secondaire. Il y a des exceptions, mais la dynamique de genre chez Gu Long a moins bien vieilli que chez Jin Yong.
Style de prose : Classique vs Moderne
Jin Yong écrit dans un style semi-classique qui rappelle la fiction traditionnelle chinoise — longues phrases, descriptions détaillées, allusions historiques, et un narrateur qui maintient une distance érudite. Lire Jin Yong, c’est lire un livre d’histoire particulièrement passionnant.
Gu Long écrit en phrases courtes, percutantes, poétiques. Il utilise l’espace blanc comme un peintre utilise l’espace négatif. Ses paragraphes sont parfois une seule ligne. Ses chapitres parfois se terminent en plein milieu d’une phrase. Lire Gu Long, c’est lire un poème croisé avec un scénario.
Le verdict (qui n’est pas un verdict)
Si vous voulez un monde complet dans lequel vivre, lisez Jin Yong. Si vous voulez une ambiance dans laquelle vous immerger, lisez Gu Long. Si vous voulez des héros qui vous font croire au potentiel humain, lisez Jin Yong. Si vous voulez des héros qui vous font comprendre la solitude humaine, lisez Gu Long.
La meilleure réponse est les deux. Le genre wuxia est assez vaste pour Tolstoï et Chandler. Il serait plus pauvre sans aucun des deux.