L'Écrivain Devenu Une Civilisation
Jin Yong (金庸 Jīn Yōng) — nom réel Louis Cha Leung-yung (查良镛 Zhā Liángyōng) — a écrit quatorze romans qui ont essentiellement reconfiguré l'esprit de chaque personne francophone et sinophone née après 1960. Ce n’est pas une exagération. Ses romans se sont vendus à plus de 300 millions d'exemplaires en chinois. Dans le monde sinophone, demander « as-tu lu Jin Yong ? » est comme demander à un anglophone s'il a déjà entendu parler de Shakespeare. La réponse est toujours oui.
Né le 10 mars 1924 à Haining, dans la province du Zhejiang, Cha venait d'une famille littéraire distinguée qui pouvait retracer sa lignée académique sur des siècles. Il a grandi à une époque de turbulences en Chine — seigneurialisme, invasion japonaise, guerre civile, révolution — et le trauma de cette époque résonne à travers chaque roman qu'il a écrit.
De Journaliste à Légende
Cha ne s'est pas donné pour mission d'écrire de la fiction sur les arts martiaux. Il était d'abord journaliste — un écrivain aigu et engagé politiquement qui a cofondé le journal de Hong Kong Ming Pao (明报 Míngbào) en 1959. Ming Pao est devenu l'un des journaux les plus respectés de Hong Kong, connu pour sa ligne éditoriale indépendante et les commentaires politiques intrépides de Cha. Il a critiqué à la fois la Révolution culturelle en Chine continentale et les excès du gouvernement colonial britannique à Hong Kong. Cette double indépendance lui a valu des ennemis des deux côtés.
Ses romans d'arts martiaux ont débuté comme des divertissements en série dans les journaux — l'équivalent chinois de Dickens publiant des romans en épisodes hebdomadaires. Le premier, 书剑恩仇录 (Shūjiàn Ēnchóu Lù) — Le Livre et l'Épée — est paru en 1955. Au cours des dix-sept années suivantes, il a publié quatorze romans, chacun sérialisé dans des journaux avant d’être collecté en livres.
Le format sériel a façonné son style : des fins à suspense, plusieurs intrigues se déroulant en parallèle, et un rythme qui ne laisse jamais le lecteur se désengager. Mais contrairement à la plupart des fictions sérialisées, les romans de Jin Yong récompensent une relecture. Les intrigues qui semblent effrénées lors de la première rencontre révèlent une structure soigneuse lors des deuxième et troisième lectures.
Les Quatorze Romans : Un Bref Survol
Les quatorze romans de Jin Yong se répartissent grosso modo en trois périodes :
Premiers ouvrages (1955-1961) : 书剑恩仇录, 碧血剑 (Bìxuè Jiàn), 射雕英雄传 (Shèdiāo Yīngxióng Zhuàn), 雪山飞狐 (Xuěshān Fēihú). Ceux-ci établissent ses thèmes centraux — patriotisme, héroïsme, identité — et développent son style signature qui mélange histoire réelle et arts martiaux fictifs. 射雕英雄传 est la percée : le roman qui a fait de lui un phénomène culturel.
Période intermédiaire (1961-1966) : 飞狐外传, 神雕侠侣 (Shén Diāo Xiálǚ), 倚天屠龙记 (Yǐtiān Túlóng Jì), 天龙八部 (Tiānlóng Bābù), 连城诀 (Liánchéng Jué), et les œuvres courtes. C'est son apogée — les romans sont plus longs, plus sombres, plus philosophiques. 天龙八部 est généralement considéré comme son chef-d'œuvre.
Derniers ouvrages (1967-1972) : 笑傲江湖 (Xiào Ào Jiānghú), 鹿鼎记 (Lùdǐng Jì), et les autres œuvres courtes restantes. Écrits pendant la Révolution culturelle, ces romans deviennent de plus en plus politiques et satiriques. 笑傲江湖 est une allégorie à peine déguisée sur le pouvoir autoritaire. 鹿鼎记, son chef-d'œuvre final, est un reflet poignant de l'époque.