Voici une phrase tirée de The Legend of the Condor Heroes (《射雕英雄传》, Shè Diāo Yīngxióng Zhuàn) de Jin Yong : "黄蓉见他呆头呆脑,心中好笑." Cela signifie quelque chose comme « Huang Rong vit qu’il était benêt et trouva cela amusant. » Assez simple. Mais le mot 呆 (dāi) porte une connotation d’innocence attendrissante que « benêt » ne rend pas. Et 好笑 (hǎoxiào) n’est pas juste « amusant » — c’est ce type d’amusement que l’on ressent face à une stupidité adorable. Explorez plus : Références à Jin Yong dans la vie quotidienne chinoise moderne.
Maintenant, multipliez ce problème par un million de mots. Voilà à quoi ressemble la traduction de Jin Yong.
Le désert de la traduction
Pendant des décennies, Jin Yong était pratiquement intraduisible — non pas parce que la langue était trop difficile, mais parce qu’aucun éditeur ne croyait à un marché. Ses romans étaient les fictions les plus lues dans le monde sinophone, mais dans le monde anglophone, il était quasiment inconnu.
Les rares premières traductions existantes étaient abruptes :
| Traduction | Année | Qualité | Notes | |------------|-------|---------|-------| | Fox Volant of the Snowy Mountain (Olivia Mok) | 1993 | Correcte | Prose rigide, mais intrigue capturée | | The Deer and the Cauldron (John Minford) | 1997-2002 | Excellente | Trois volumes, approche universitaire | | The Book and the Sword (Graham Earnshaw) | 2004 | Bonne | Lisible mais sans le rythme de Jin Yong |La traduction par John Minford de The Deer and the Cauldron (《鹿鼎记》, Lù Dǐng Jì) mérite une mention spéciale. C’est un travail de traduction vraiment brillant — Minford capture à merveille l’esprit vulgaire de Wei Xiaobao (韦小宝, Wéi Xiǎobǎo) et le ton satirique du roman. Mais elle fut publiée par Oxford University Press dans une édition universitaire très coûteuse qui n’a quasiment touché personne en dehors du milieu académique.
La percée est survenue en 2018 avec la traduction d’Anna Holmwood de A Hero Born (《射雕英雄传》, Shè Diāo Yīngxióng Zhuàn, premier volume de Legends of the Condor Heroes), publiée par MacLehose Press (imprint de Quercus). Pour la première fois, un roman de Jin Yong était publié par un grand éditeur commercial, destiné au grand public et critiqué dans les médias anglophones grand public.
Ce qui se perd
Toute traduction perd quelque chose. Avec Jin Yong, les pertes se répartissent en catégories spécifiques :
1. Les noms des personnages
Les noms des personnages de Jin Yong sont chargés de sens. Guo Jing (郭靖) — 靖 signifie « pacifier », en référence à l’incident Jingkang (靖康之变, Jìngkāng zhī Biàn) qui mena à la chute de la dynastie Song du Nord. Son frère juré Yang Kang (杨康) — 康 signifie « prospérité », évoquant le même événement du point de vue des Jurchens. Leurs noms codent le conflit politique central du roman.
En anglais, ce sont juste « Guo Jing » et « Yang Kang ». Le sens s’évapore.
Certains traducteurs essayent de compenser avec des notes de bas de page. D’autres, comme Holmwood, intègrent des explications dans le récit. Aucune solution n’est parfaite. Le lecteur chinois comprend instantanément ; le lecteur anglais a besoin d’aide.
2. Les noms des techniques d’arts martiaux
Les noms des techniques d’arts martiaux de Jin Yong sont poétiques. Les Dix-huit paumes du dragon (降龙十八掌, Xiánglóng Shíbā Zhǎng) comprennent des mouvements tels que :
- 亢龙有悔 (Kàng Lóng Yǒu Huǐ) — « Le Dragon Fier se Repent » (tiré du Yijing) - 飞龙在天 (Fēi Lóng Zài Tiān) — « Le Dragon Volant dans le Ciel » (également du Yijing) - 见龙在田 (Jiàn Lóng Zài Tián) — « Le Dragon Apparaît dans le Champ »Chaque nom est une citation du Livre des mutations (易经, Yìjīng) et porte une signification philosophique liée à l’usage du mouvement en combat. Un lecteur chinois reconnaît les allusions immédiatement. Un lecteur anglais lit « The Proud Dragon Repents » et se demande... quoi, précisément ?
Holmwood a choisi de traduire les noms des techniques en anglais, ce qui les rend accessibles mais enlève la résonance littéraire. D’autres traducteurs conservent les noms chinois avec des notes explicatives, préservant la résonance mais interrompant la fluidité du récit.
3. La poésie et le chinois classique
Les romans de Jin Yong sont saupoudrés de poésie classique chinoise — parfois citée, parfois composée par les personnages. Le chinois classique (文言文, wényánwén) est aussi différent du chinois moderne que le latin est de l’italien. Il est compressé, allusif et rythmiquement précis.
Traduire la poésie classique chinoise en poésie anglaise qui fonctionne vraiment comme poésie est une des tâches les plus difficiles en traduction littéraire. La plupart des traducteurs se contentent de paraphrases en prose, qui transmettent le sens mais perdent la beauté.
4. Les idiomes de quatre caractères
Le chinois est riche en chengyu (成语, chéngyǔ) — expressions en quatre caractères condensant des idées complexes. Jin Yong les utilise constamment. 卧虎藏龙 (wò hǔ cáng lóng, « tigre qui se couche, dragon caché ») est connu des anglophones grâce au film. Mais la plupart des chengyu n’ont pas d’équivalent anglais.
Comment traduire 画蛇添足 (huà shé tiān zú, « dessiner un serpent et ajouter des pieds » — signifiant ruiner quelque chose en ajoutant des détails inutiles) ? On peut expliquer l’expression, mais l’élégance de quatre syllabes transmettant une idée complète disparaît.
Ce qui se trouve
La traduction ne consiste pas qu’à perdre. Parfois, la version anglaise révèle des choses que les lecteurs chinois tiennent pour acquises.
Une perspective nouvelle sur des histoires familières : les lecteurs chinois ayant grandi avec Jin Yong ne voient souvent plus clairement ses romans — trop familiers, trop ancrés dans la mémoire culturelle. Les lecteurs anglophones découvrent ces histoires avec fraîcheur, sans décennies d’adaptations télévisées ni bagages culturels altérant leur perception. Ils remarquent des détails que les lecteurs chinois négligent.
Clarté structurelle : Les romans de Jin Yong étaient originellement sérialisés dans des journaux, ce qui parfois se ressent — digressions, problèmes de rythme, explications répétitives. Une bonne traduction anglaise peut lisser ces aspérités sans trahir l’original.
Connexions interculturelles : Les critiques anglophones comparent Jin Yong à Tolkien, Dumas, Homère ou George R.R. Martin. Ces comparaisons ne sont pas parfaites, mais elles facilitent l’accès des lecteurs anglophones aux histoires. Elles révèlent aussi des similitudes structurelles véritables — l’univers de Jin Yong rivalise avec celui de Tolkien, son intrigue évoque Dumas, et sa complexité morale anticipe Martin de plusieurs décennies.
L’approche Holmwood
La stratégie de traduction d’Anna Holmwood pour A Hero Born mérite d’être examinée car elle incarne une philosophie délibérée :
Ce qu’elle a laissé en chinois : - Les noms des personnages (avec guide de prononciation) - Les noms des lieux - Les noms des sectes - Les concepts culturels clés (jianghu, wulin, shifu)
Ce qu’elle a traduit en anglais : - Les noms des techniques martiales - Poésie et chansons - Dialogues (évidemment) - Descriptions narratives
Ce qu’elle a ajouté : - Un glossaire des personnages et des termes - Des explications contextuelles brèves intégrées au texte - Une carte
Le résultat se lit comme un roman fantasy situé en Chine plutôt qu’un roman chinois maladroitement transposé en anglais. C’était un choix délibéré — Holmwood voulait toucher des lecteurs n’ayant jamais entendu parler de wuxia, pas seulement les sinophiles connaissant déjà les histoires.
Certains puristes s’y sont opposés. Ils voulaient que les termes chinois soient préservés, que les allusions soient en notes de bas de page, que la spécificité culturelle soit maintenue. Leur argument est pertinent — quelque chose se perd quand 降龙十八掌 devient « the Eighteen Dragon-Subduing Palms » sans le contexte du Yijing.
Mais l’approche de Holmwood a fonctionné commercialement. A Hero Born s’est bien vendu, a été chroniqué dans des publications majeures, et a introduit Jin Yong à des milliers de lecteurs anglophones qui n’auraient jamais ouvert une édition universitaire annotée.
Ce qui reste à traduire
Le plus grand manque concerne les romans plus tardifs et plus complexes de Jin Yong :
- Demi-Gods and Semi-Devils (《天龙八部》, Tiānlóng Bābù) — Trois protagonistes, thèmes bouddhistes, le plus émotionnellement complexe de tous les romans de Jin Yong - The Smiling, Proud Wanderer (《笑傲江湖》, Xiào Ào Jiānghú) — Une allégorie politique sur la liberté face à l’autoritarisme - The Return of the Condor Heroes (《神雕侠侣》, Shéndiāo Xiálǚ) — Suite de Condor Heroes, contenant l’une des plus grandes histoires d’amour de la fiction chinoiseCes romans sont plus longs, plus allusifs, et plus enracinés culturellement que Legends of the Condor Heroes. Les traduire exigera des traducteurs non seulement bilingues, mais aussi extrêmement versés dans la culture classique chinoise et la tradition littéraire anglaise.
La bonne nouvelle est que le succès commercial des traductions Holmwood a créé une demande. D’autres traductions seraient en préparation. Dans une décennie, les lecteurs anglophones pourraient enfin accéder au canon complet de Jin Yong.
Quand cela arrivera, le monde anglophone découvrira ce que le monde sinophone sait depuis soixante-dix ans : Jin Yong est l’un des plus grands romanciers du XXᵉ siècle, toutes langues confondues. Les traductions ne seront jamais parfaites — quelque chose se perdra toujours. Mais ce qui sera trouvé suffira amplement.